A la nuit tombante et après son concert au Festival de la 7ème Vague, Tiken Jah Fakoly nous a accordé une interview.
L'Afrique, les révolutions arabes, l'influence de l'Europe, son engagement artistique et politique, l'artiste ivoirien nous livre sa volonté de chanter la musique des "sans voix" du continent africain.
Quelles sont pour vous les différences entre un concert en Europe et un concert en Afrique ?
Tiken Jah Fakoly : La différence est simplement que quand on fait des concerts en Afrique la majorité du public vient nous soutenir parce que ce qu’on dit dans nos chansons c’est ce qu’ils vivent. On vient parler de leurs problèmes donc ils le chantent avec nous, avec une énergie qui est peut-être différente de l’énergie d’ici. Je pense que le public d’ici vient nous écouter pour connaitre cette Afrique autrement. Quand on chante en Afrique on sent que le public est là pour dire « Ce que tu dis c’est ce qu’on envie de dire mais on n’a pas la possibilité de le dire. Et toi tu le dis pour nous. »
Quelles sont vos attentes par rapport à la semaine Africaine et solidaire que vous organisez à Paris du 13 au 18 juin prochain ?
Mes attentes sont que le gens viennent nombreux et qu’ils s’intéressent à cette semaine où nous allons parler d’une Afrique que nous pensons mal connue. On a envie d’expliquer à travers des conférences-débat que l’Afrique est un continent qui est dans un processus normal de démocratisation et de développement. Cela fait seulement 50 ans que nous avons été libérés de l’esclavage et de la colonisation. Cela fait donc seulement 50 ans que nous sommes des nations, à côté de la France qui est une nation depuis près de 300 ans ou les Etats-Unis près de 250 ans. Si vous regardez par exemple l’histoire de la France, il y a quelques siècles, lorsque les protestants et les catholiques se faisaient la guerre, regardez combien de morts cela a fait, mais ce n’étaient pas des sauvages. C’est simplement que le peuple était à un niveau où il ne pouvait pas comprendre certaines choses. Et donc l’Afrique se trouve aujourd’hui dans ce processus et pendant la semaine nous allons parler de cette Afrique-là.
Quel est votre regard sur les révolutions arabes ?
C’est quelque chose qui a surpris tout le monde. Mais en restant modeste je pense faire partie des gens qui n’ont pas été surpris parce qu’en 2010 j’ai chanté mon album « African Revolution ». Les peuples sont en train de se lever parce qu’il est temps maintenant qu’ils se lèvent, toutes les conditions sont finalement réunies ; la pauvreté, le manque d’éducation … Quand ces mêmes conditions étaient réunies en Europe ou en Amérique les gens se sont levés. L’Afrique se trouve dans un processus normal.
Pensez-vous que ce mouvement puisse s’étendre à l’Europe ?
Les gens se sont rassemblés un peu partout, et l’Espagne ce n’est pas l’Afrique. Vous voyez que les gens vont réagir, que l’Europe aussi est prête à passer à une autre étape pendant que nous, en Afrique, nous sommes en train de passer l’étape de la démocratisation et du début du développement. Ici, les gens ont envie de passer à une autre étape, on sent qu’ils ne croient plus forcément à la politique. Je pense que le temps est arrivé.
Vous dénoncez souvent le rôle de l’Europe en Afrique …
Si nous essayons de réveiller le public, le peuple africain c’est parce qu’on veut qu’il prenne conscience qu’il y a des choses trop anormales. L’Afrique continent très très riche mais les africains, population très très pauvre. Il y a un paradoxe qui est tellement flagrant. Il y a une génération aujourd’hui qui est en train de se poser la question « mais pourquoi ça ? ». La Côte-d’Ivoire seule détient 40% de la production mondiale de cacao. Dans les supermarchés du monde entier, il y a 40% du chocolat que les gens aiment qui vient de la Côte-d’Ivoire. Quand vous ajoutez le Ghana, ça fait 60%. Donc rien que deux pays africains détiennent près de 60% de la production mondiale de cacao, donc du chocolat. Les pays africains ont des matières premières qui sont convoitées. Donc notre génération a le devoir de poser des questions et d’exiger des réponses. C’est ce que nous essayons de faire aujourd’hui à travers nos chansons parce que ce n’est pas normal que nous soyons riches et pauvres. Il y a un problème, je pense qu’il faut faire un tour à la Sorbonne pour fouiller un peu. Cela fait partie de nos messages. Nous essayons d’en parler parce que nous savons que personne ne viendra changer cette donne-là à notre place. Les dirigeants des pays occidentaux se battront toujours pour que leur population ait du carburant, du café, du chocolat … tout ce qu’elle veut pour pas qu’elle ne se révolte pas contre eux. Ils vont forcément aller chercher ces matières premières où ils peuvent les trouver. Donc c’est à nous qui sommes propriétaires de ces matières premières, de nous rassembler et d’essayer de parler d’une seule voix et dire non, nous ne sommes plus prêt à brader nos matières premières.
L’Afrique peut-elle prendre un chemin similaire à celui de l’Amérique Latine ?
Si vous regardez l’histoire de l’Amérique latine, vous verrez qu’ils ont mis du temps pour en arriver là. Nous pensons que tôt ou tard il y aura un dirigeant africain qui prendra position et qui sera le soutien du peuple. Ca partira d’un pays, ensuite un deuxième. En Amérique Latine, ça a commencé quelque part, après d’autres dirigeants ont pris position et ainsi de suite. Ils sont nombreux à avoir pris position et à être capables aujourd’hui de dire ouvertement à l’Amérique ou à l’Europe « Allez vous faire foutre ».
Seriez-vous prêt à dépasser l’engagement artistique pour un engagement plus politique ?
Je n’ai jamais voulu faire de politique. Ce n’est pas mon rôle en tant que reggae maker. Vous savez Bob Marley n’a pas fait de politique dans son pays mais il est rentré dans l’histoire parce qu’il a réussi à unifier les deux partis qui se tiraient dessus en Jamaïque. Et cette image à fait le tour du monde. Donc cela prouve que la musique peut jouer un rôle sans faire de politique. Et ce rôle que la musique doit jouer c’est un rôle d’éveil de conscience, d’éducation, d’information mais il arrive que quand il y a des choses qui ne sont pas dites ou qui bloquent, il arrive que l’artiste prenne la parole pour les dénoncer. C’est ce qu’on essaye de faire, ce n’est pas sans danger et ce n’est pas la belle vie, mais je pense que ce serait dommage de faire cette musique là et de l’utiliser pour chanter des louanges envers une personne. Je pense que c’est bien de garder cette musique là comme la musique des sans-voix.
Julien
& Anne
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